Martin Speake "Change of heart"

change-of-heartVoici une troupe rare : autour de Martin Speake (saxophone alto) et Bobo Stenson (piano), il y a Mick Hutton (contrebasse) et Paul Motian (batterie). On devrait dire « il y avait » car handicapé par un problème à la main gauche, le contrebassiste joue désormais des claviers dans ses propres formations, et le vénérable batteur, 75 ans, n’enregistre plus qu’à New York, ce qui se comprend vu son grand âge. C’est donc un enregistrement de 2002, saisi à Oslo, qui nous est proposé. Avec un jeu économe et subtil, Martin Speake pratique un équivalent des applats en peinture.

Délaissant le swing pointilliste pour des souffles impressionnistes, il répond souvent à un piano tout aussi économe que lui. Miles Davis disait que l’important en musique ce n’est pas de jouer beaucoup de notes, mais de jouer les bonnes. Celui-ci l’a bien compris. On a envie de dire « à quand la suite ? » comme on le fait souvent quand on trouve un disque épatant, seulement voilà, on a bien peur que cette suite ne vienne jamais. Alors savourons cette trace exquise couchée sur bande magnétique par quatre instrumentistes à qui on avait donné la consigne (respectée de fort belle manière du reste) de privilégier l’intéraction. Pas de suite, mais l’Anglais Martin Speake a réalisé le rêve un peu fou qu’il a fait en 1993 quand il envoya ses compositions à Paul Motian, qui est l’un de ses batteur favoris : enregistrer un disque avec celui qui forma le célèbre trio avec Joe Lovano et Bill Frisell. Une éspérance mille fois récompensée quand on savoure le jeu aérien et les cascades de rythmes mouvants du batteur. De plus, c’est grâce à Speake que Stenson et Motian ont entamé leur collaboration, qui a notamment donné le superbe album « Goodbye », sorti en 2005 chez ECM (voir notre article).

     Alors même s’il doit rester unique, en jamais être l’aîné d’une famille nombreuse, ce disque évoque tout (la beauté, la sérénité, la joie contemplative, le souvenir de nos plus belles nuits d’amours, les amities indéfectibles, les instants de bonheur fugace, que sais-je) tout mais pas un pincement au coeur. On n’aura jamais le coeur triste en écoutant ce coeur qui a ses humeurs.

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Jean-Marc Grosdemouge

Martin Speake « Change of heart », 1 CD (ECM/Universal), 2006

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