"Nova 1956-1980" : une uchronie musicale

t     Après avoir documenté ses 25 premières années dans un coffret qui s’est vendu comme des petits pains (tous les exemplaires ont disparu des rayons en moins d’un mois, en pleine période de crise du disque !), Nova se lance dans la science fiction.

nova   Dans un coffret noir (la radio est en deuil depuis la disparition de Jean-François Bizot), on a de quoi imaginer ce qu’aurait été la programmation de la station si celle-ci avait été créé en 1956 et non en 1981. Et l’on se dit, tout en savourant l’excellent contenu musical de cette maousse-compilation, que l’histoire est mal faite. Vraiment mal faite.

     Imaginez un peu qu’en effet Nova soit née juste un an après la création d’Europe 1, qui était alors la radio jeune de France. On aurait bien vu alors Ténot et Filipacchi créer « Pour ceux qui aiment le jazz » dans les studios de la rue du Faubourg Saint Antoine et non rue François 1er. Pour la petite histoire, Ténot et Bizot ont d’ailleurs transformé ensemble TSF en radio jazz à la fin des années 90. Mais revenons à notre scénario de rêve : Ténot et Filipacchi, créent ensuite « Salut les Copains », non pour y diffuser les pâles copies du rock version yéyé, mais une émission quotidienne dans laquelle on entend du vrai rock US, de la soul, et toute une génération s’en trouve nourrie de bonne musique. Ils passent volontiers « It’s my party » de Lesley Gore (le titre figure dans le coffret) et non la reprise sucrée qu’en a faite ce bon vieux Richard Antony, dit le « père tranquille du twist ».

     Rendue célèbre par la diffusion des « Nuits d’une demoiselle » de Colette Renard en 1963, alors que toutes les autres radios, dont celles de l’ORTF, la censuraient, Nova est menacée d’interdiction. Et se trouve donc à l’origine des événements de Mai 63, pendant lesquels la foule descend dans la rue pour demander des médias libres. Une fois le couvercle de la censure soulevé, Nova donne la parole à tous les courants ultra-minoritaires : gauche mao, situationnistes, pacifistes, tiers-mondistes, et se fait la caisse de résonnance du meilleur de la musique et des idées les plus généreuses et les plus folles. Elle engage un jeune étudiant en sociologie de Nanterre, Daniel Cohn-Bendit, qui chaque soir reçoit intellectuels, artistes, et écrivains, et fait une sévère concurrence au « Pop Club » de José Artur. Président du CSA de 1986 à 2004, Cohn-Bendit a ensuite rejoint la tête du groupe Actuel-Filipacchi lorsque celui-ci a racheté le groupe Lagardère, qui a fait faillite en 2003.

     Mais revenons aux débuts de Nova et à la suite politique, qui est connue : Mitterrand a battu de Gaulle aux élections de 1965, et Pierre Mendès-France, à la tête d’une coalition de partis de gauche (le « Nouveau Front Populaire ») a réformé le pays pour en faire une nation prospère. La France est également devenue un pays mondialement reconnu pour sa musique, son cadre de vie, ainsi que son système social et éducatif. 2007 : l’Europe entière loue ce qu’on appelle le « miracle français », que seule la Suède arrive à copier un tant soit peu, et la démocratie fonctionne à plein, puisque le parti extrémiste de Nicolas Sarkozy, raciste et ultralibéral, plafonne à 1,5% dans les sondages. Tous les ministres de la culture européens défilent rue de Valois pour y rencontrer leur homologue Laurent Garnier, qui a réussi à mettre en place un efficace réseau de salles de concerts de moyenne capacité réparti dans tout le pays, réseau qui a grandement favorisé l’émergence de plein de nouveaux artistes…

     On arrête de rêver. La vie est mal faite et Nova, qui a beaucoup fait pour la musique mais pas seulement, n’est pas arrivée avec 25 ans d’avance. Dommage, mille fois dommage. Cette compilation permet au moins de redécouvrir les « racines du bien » de la radio : la soul, le jazz, les musiques latines ou africaines, du reggae, les rockeurs aux abonnés absents des hits parades, des marginaux géniaux comme Moondog, les robots de Kraftwerk, les cris de James Brown, et quelques français un peu trop hors-normes pour être prophètes en leur pays : Brigitte Fontaine, Pierre Barouh, Hugues de Courson, Nino Ferrer, Albert Marcoeur.

     Que vous connaissiez ou non les marottes musicales de Bizot, que les labels Fania ou Saravah vous soient familiers ou pas, procurez vous de toute urgence cette boite noire : ensuite, vous pourrez choisir de l’écouter en historien (chaque CD l’un après l’autre, année après année) ou en version « grand mix » (encodez le tout et utilisez la fonction lecture aléatoire), mais surtout n’oubliez pas d’avoir une pensée pour Jean-François Bizot, qui, tandis que vous écoutez le meilleur de sa collection de disques, a déjà une longueur d’avance sur nous tous puisqu’il écoute la musique des anges.

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Jean-Marc Grosdemouge

« Nova 1956-1980 », 25 CD (Nova Records/Wagram), 2007

Infos : Radio Nova

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