Radiohead "OK Computer"

   La dépression mélodique à l’état pur. « OK Computer », c’est l’avenir K.O. : les ordinateurs qui avancent, l’Homme qui recule. Un album à vous dégoûter du futur.

Radiohead.okcomputer.albumart   En 1997, Radiohead crée de toutes pièces un monde où règne la police du karma, où les extra-terrestres ont le mal du pays et font des petits films pour leurs pairs restés au pays, où les gens « fitter happier » (plus en forme, plus heureux) se sentent « comme des cobayes, dans une cage, sous antibiotiques ». Et les amoureux ? Ils tentent à tout prix de s’échapper de ce monde (« Exit music (for a film) ») par le suicide. Troisième album du groupe d’Oxford, souvent élevé au rang d’excellence, « OK Computer » est le fascinant précurseur des ébats electro-rock du groupe. Sans être d’une noirceur ombrageuse, ce disque, enregistré dans le manoir de Catherine’s Court (une bâtisse du quinzième siècle proche de Bath et ayant appartenu à l’actrice Jane Seymour) n’est pas un puits d’allègresse.

   Tout commence par un bruit d’accident : « Air bag » s’ouvre sur un bruit monstrueux. Ici, la machine est synonyme d’accident, et partant, de mort. La pochette de l’album présente une autoroute. Il n’en faut pas plus pour songer au roman « Crash » de JG Ballard : la volupté de la tôle froissée, l’ivresse née du chaos. Puis on passe d’un état qui frôlerait la félicité convulsive, ressentie dans la voix de Thom Yorke (« Paranoid Android »), à un apaisement (« Subterranean homesick alien »), annoncant ce néant que l’on s’apprête à explorer (« Exit music »). Au coeur de cet élan vers la dépression, survient tel un espoir fleurissant « Let down », claire et jolie lueur. « OK Computer », ce sont le doute et l’angoisse magnifiés. Ici, la beauté ne se contente pas d’être admirable, elle se veut aussi bouleversante. On réécoute « Karma police » en se demandant comment la création d’une pareille mélodie est possible, une mélodie si pleine de prestance, en se demandant comment le bercement de « No surprises » (dont l’air au xylophone s’enferme dans votre esprit pour ne plus en sortir) peut être aussi simplement et immédiatement touchant, pénétrant. Le disque est chaotique, dense, on ne peut demeurer psychiquement insensible. Le « politisé » « Electioneering » ou « Climbing up the walls » provoquent une implosion telle qu’on ne sait plus, par méconnaissance de l’impact que ce chaos intérieur peut avoir, si l’on doit brutalement interrompre l’écoute, au risque de briser l’intensité de l’instant. Chaque titre a son histoire. Prenons celle d’ »Exit music », par exemple. Une chanson enregistée pour le film « Romeo + Juliet », écrite d’après Thom Yorke « pour deux personnes qui devraient partir avant que les mauvais trucs ne commencent. Une chanson personnelle. » La voix de Thom a été enregistrée dans le froid glacial du hall d’entrée. Quant au batteur, il enregistra sa partie dans la chambre d’enfants, au milieu des jouets. Par les textes, on pénètre une sorte de dimension où réalité et abstraction se rencontreraient, étoffés d’un effrayant matérialisme : alarmes finalement absentes, autoroutes et voitures allemandes, police arrêtant un homme qui serait l’égal d’une radio défaillante, extraterrestres… La paranoïa inspire à Thom Yorke quelques paroles poignantes : « s’il te plait arrête ce bruit / J’essaie de me reposer / De toutes ces voix de poulets non-nés dans ma tête ». Les paroles de « Exit music » sont reproduites différemment de ce que chante Thom : alors qu’il sussure « Wake from your sleep », la pochette indique « Wake from your dreams ». Sommeil, rêves, sommes-nous dans une autre dimension, ou dans le reflet d’un monde en crise, allant vers un imparable conformisme ? On se surprend parfois à regretter qu’ »OK Computer » puisse nous guider sur les pas du déchirement vif, de nous être laissé s’enfoncer lourdement. Car avec du recul, toute cette triste effervescence qu’il avait causé en nous peut s’effondrer.

   Il est possible d’éprouver quelque réjouissance lors d’une écoute de « OK Computer », certains vous le diront et vous blâmeront pour avoir trouvé cette musique déprimante alors qu’elle est manifestement pour eux source de joie. Source de joie, certes, mais une joie étrangement antithétique. Cette capacité constitue sans doute la particularité et la réussite de ce disque, hormis la construction musicale, parfaite elle aussi. « Ambition makes you up very ugly » chante Thom Yorke sur « Paranoid android ». Ici, l’ambition du groupe le pousse vers des sommets. Et « OK Computer » est le disque de toute une génération.

   En 1992, Radiohead n’était qu’un gentil groupe britpop qui n’était pas noyé dans la masse grâce à un gros talent de composition. En 1995, il se détachait nettement de ce marais grâce à « The Bends ». En 1997, il accède (et l’on notera la rapidité de la chose) au statut de groupe à part. Au-dessus, très au-dessus de la mélée rock.

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Lisa Richaud et Jean-Marc Grosdemouge

Radiohead « OK Computer », 1 CD (Parlophone/EMI), 1997

Pour compléter :

il y a peu, Pitchfork a demandé à 12 illustrateurs de mettre en image chaque titre de « OK Computer »

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