Thomas Fersen : animal, on est mal

   Thomas Fersen sort « Pièce montées de grands jours » et veut remettre les pendules à l’heure : non, il ne parle pas que d’animaux dans ses chansons. « J’ai déjà mis des années à me départir d’un soit-disant passé punk » glisse-t-il avec le sourire.

   Même s’il pose avec une tête de cochon sur la pochette de son dernier opus, le Parisien à la voix rauque et aux textes toujours impeccables espère dissiper très vite le doute. Pour enfoncer le clou, il n’évoque aucun animal (ou presque) sur son dernier album. Mais les préjugés ont la vie dure : « Certains me disent : « le titre ’les mules en reptile’, c’est en peau de serpent… donc c’est des animaux » soupire-t-il en haussant les épaules. Or, même si la cuisine est souvent préparée à base d’animaux morts, c’est à la gastronomie que fait référence le dernier album de Fersen. Et c’est dans son café préféré, et non sa boucherie favorite, à quelques pas de la place du Trocadéro, que le chef nous a révelé les secrets de sa tambouille. Propos recueillis par Jean-Marc Grosdemouge

Epiphanies : Peut-on dire que cet album est un hymne à l’indolence et à la bonne chère ?

Thomas Fersen : La bonne chère (hésitant) … ouaiiiiis. C’est une imagerie plutôt. J’aime le contraste entre l’homme civilisé et le rapport animal à la bouffe. Par exemple un type en costard dans une boucherie. C’est très français, c’est comme le fromage : c’est de la pourriture, mais c’est très raffiné. C’est très français, ça.

Bien manger ?

Non, ce rapport au fromage. Plus il sent mauvais, plus c’est raffiné. Bref…

Tu parlais d’un homme au costard dans une boucherie … La photo de la pochette c’est une idée de toi ?

Non, c’est une idée de Jean-Baptiste Mondino. Quand il a écouté l’album, il s’est rendu compte que ça tournait autour de la bouffe. Il a dit « ah, la bouffe, je suis à fond là-dedans en ce moment. » C’est assez amusant parce qu’on se voit une fois tous les deux ans et à chaque fois, on est un peu dans les mêmes trucs. Il venait de voir « La grande bouffe » de Marco Ferreri. On a parlé de ça puis il a proposé de me faxer quelques dessins. Ça m’a plu. C’est un travail de longue haleine avec Mondino : sur cinq albums, il en a fait quatre (la première a été réalisée par Robert Doisneau, NDR). C’est quelque chose qui prend de la valeur avec le temps, cette constance dans le travail.

On revient aux animaux ?

Oui, ça me gênait un petit peu, mais j’aime suffisamment Mondino pour lui laisser carte blanche. S’il veut mettre la tête de cochon, j’assume. Mais c’est vrai que les animaux, c’est quelque chose que j’avais essayé d’éliminer de mon vocabulaire et de mon imagerie pour cet album : en dehors de l’araignée de « Rititi, ratata », il n’y en a pas.

On a l’impression qu’il y a moins d’histoires d’animaux qu’avant …

(Rapide) Mais il n’y avait pas d’histoires d’animaux, à part « La blatte », dans le troisième album. Et encore, c’est dans la tête du mec qu’il y avait une blatte. C’était ses petites peurs. Il n’y a jamais vraiment d’histoire sur les animaux. Il y a un malentendu. Je ne parle pas de la vie des bêtes, ce n’est pas vrai.

Il y a Bucéphale…

C’est un cheval de course, c’est pas un vrai cheval ! Vous avez déjà vu les mecs dans les PMU ? Vous croyez qu’ils regardent les chevaux courir ? Ils regardent des fantasmes. L’homme de la ville ne sait pas ce que c’est que l’animal, à part dans son assiette. Avec « Bucéphale », je n’écris pas la vie d’un cheval, mais celle d’un mec qui joue aux courses. Je parle de moi en parlant des autres. Pareil pour « Le chat botté » : les mules en reptiles, c’est pas des animaux, c’est des chaussures ! Elles sont en reptile, mais c’est pas une chanson animalière ! Il y a un malentendu terrible : je ne fais pas de chansons animalières.

En plus dès qu’on pense animaux, on pense à La Fontaine, le côté moralisateur…

Il n’y a pas de morale. Je ne donne pas de conseils. Je peins des choses, je raconte des histoires.

MLM : Le titre de l’album, « Pièce montée des grands jours » est celui de la chanson que tu interprètes avec Marie Trintignant. Comment s’est passée la rencontre avec elle ?

Pour une émission de radio il y a deux ans. Elle a chanté deux chansons à moi. J’avais demandé à ce qu’on contacte Marie pour cette émission, elle est venue. Après on s’est revus. Elle est venue à la maison. Je lui ai fait écouter une ou deux chansons que j’avais faites pour moi, car je ne sais écrire que pour moi. Quand j’ai fait « Pièce montée de grands jours », j’avais un problème de distribution car il y a deux personnages. Je n’arrivais pas à faire comprendre à l’auditeur mon passage de l’un à l’autre personnage (un prisonnier et sa femme qui lui envoie des instruments pour l’aider à s’échapper dans de la nourriture, NDR). Il fallait distriibuer pour deux voix, c’était plus clair, tout de suite. Marie était d’accord.

Tu n’écris que pour toi. Mais je suppose qu’il doit y avoir plein de demandes de chanteurs qui veulent que tu leur écrives une chanson ?

Plein, non, mais ça arrive.

Et tu refuses ?

Je ne sais pas écrire à la commande. Je ne sais pas faire. Même pour moi : je ne peux pas me dire « tiens, je vais écrire sur ce verre, ou cette tasse. » Peut-être un peu plus avec le temps… mais… je sais écrire… sans aucune contrainte.

Ça part comme ça ?

Voilà. J’ai envie… Tiens, il y a un truc qui m’amuse, j’y vais… Et puis mes chansons ne sont pas faciles à interpréter non plus. On ne pourrait pas faire chanter « Borboygmes » à Johnny Hallyday, ce n’est pas possible. Il ne va pas chanter que le genou de la femme appuie sur sa vessie. C’est pas crédible une seconde ! C’est comme ça (rire).

Tu as réalisé cet album ?

J’avais déjà travaillé à la réalisation sur « 4 », mon album précédent, parce que commme plusieurs avaient fait des arrangements, c’était un chantier pas possible. Il fallu que je m’en occupe. Ça a été assez douloureux. Du coup, je m’étais dit que pour le suivant je me débrouillerais tout seul.

Tu as réalisé cet album de A à Z ?

Oui : c’est pour ça que j’ai mis plus de temps.

On a l’impression en écoutant cet album que c’est une rupture avec le passé. On t’a connu très swing. Là, c’est un peu rock, chanson dépouillée aussi. C’était voulu ?

Tout à fait. Disons que l’album live « Triplex » a clôt une période. D’un seul coup, j’ai bien compris qu’il fallait changer. Ne serait-ce que le travail sur scène, puisque maintenant on peut l’écouter sur disque. Tout le monde va povoir savoir ce qu’on fait sur scène, donc il faut faire quelque chose de neuf, proposer autre chose, on ne va pas jouer le disque live, même avec les nouvelles chansons. ca ne suffit pas, il faut autre chose. Donc, j’ai cherché, j’ai travaillé pour muter : changer mon instrumentation tout en restant moi-même, parce que je sais qui je veux être.

« Borborygme » est une chanson très dépouillé (guitare, accordéon), « Né dans une rose » en revanche c’est très symphonique. Comment ça se passe le choix des arrangements ?

Au départ les chansons sont toutes nues, puis je les habille plus ou moins, c’est selon… « Né dans une rose », c’est l’histoire d’un homosexuel né à la campagne, il ne trouve pas son compte à la campagne.

Il faut tuer les animaux de la ferme.

Oui, ça c’est une image. Mais c’est surtout qu’on ne peut pas s’épanouir. C’est plus difficile à la campagne qu’en ville, parce qu’on ne rencontre pas beaucoup de gens. Même quand on est hétéro, c’est difficile de se marier quand on habite à la campagne. Y’a pas une fille à chaque coin de rue comme ici. Bref… Ce personnage est coiffeur, il est dans le raffinement, c’est ça qui fait appel aux cordes. « Borborygme », c’est un mec dans son lit, avec une fille à côté de lui. C’est un moment d’introspection, on ne va pas mettre un orchestre symphonique !

Fond et forme sont toujours très liés ?

Bien sûr.

Quand on écoute certains artistes, on se dit « tiens, il a écouté untel, ça se sent ». Pas chez toi…

(ravi) Aaah ! C’est que quand j’écris une chanson, d’abord, j’écris le texte. Et en l’écrivant, j’entends la musique, ce qui fait que je ne me dis jamais « je vais faire un morceau comme untel ». Les musiques viennent décidées, dictées par le texte. Il a déjà une musicalité : le nombre de pieds, le rythme, qui amènent une mélodie. Ensuite au piano, je cherche la musique qui suit cette musicalité. Après j’habille la chanson : je pense que tel instrument serait bien là, tel autre ici. Ma préoccupation c’est de sortir du flou : ne pas faire quelque chose qui ressemble à tout le monde. Sinon, quel intérêt ? Proposer quelque chose de différent, ça me parait indispensable. Ou alors autant acheter le disque d’un autre (sourire)…

Et toi, tu achètes quoi ?

Plein de trucs, au pif. De tout… j’achète cinq disques : de la musique arabe, Morphine, une compil de remixes, ce qui me fait envie…

Les textes très ciselés, c’est un travail patient, discipliné, une oeuvre d’orfèvre ?

Quand j’écris, naturellement, la phrase vient dans sa forme, parce que j’ai du goût pour ça. Ce qui est long c’est le choix : quand j’écris, beaucoup de phrases viennent et parmi ça, je dois choisir. C’est à dire : qui je veux être, ce que je veux raconter. Car il y a des phrases hors-sujet. Elles sont ciselées, elles sonnent, et c’est dur de s’en débarrasser parce qu’elles me plaisent. Mais elles n’apportent rien à la chanson : on s’y perd, ça va nulle part, vers une impasse ou une fausse route. Sachant que quand j’écris les phrases ont toutes leur forme, si je pouvais trouver tout de suite les phrases qui collent, ça irait vite. Tourner une phrase, ce n’est pas la difficulté pour moi, la difficulté c’est d’avoir un concentré d’histoire, un noyau dur, une intensité.

Une chanson, c’est une idée. On ne part pas dans tous les sens…

… ou alors, ça emmène quelque part, mais toujours sur un fil très ténu. Il y a parfois des surprises : ne pas savoir où je vais, c’est mon plaisir. En même temps, quand j’arrive à la fin d’une chanson, c’est évident.

Parfois tu mélanges deux univers. « Pièce montée des grands jours » mélange l’univers carcéral et la gastronomie. C’est venu de la lecture de Michel Foucault, ou de « 1600 ventres » de Luc Lang ?

Non, j’avais noté la phrase « une lime dans le pâté en croûte » et je me suis dit que ça serait marrant de parler d’une femme qui envoie des plats préparés par elle à un homme en prison. Et je suis parti avec cette phrase au Québec, à Noël dernier, trois semaines. A partir de cette phrase, j’ai imaginé tout le reste.

Et ça vient en une heure ?

Pour cette chanson, beaucoup de choses sont venues, c’était très agréable. Mais après, j’ai eu beaucoup de tri à faire. Ce qui est dur, c’est de renoncer à une bonne idée qui ne trouve pas sa place dans la chanson. L’idée fout le bordel dans l’histoire, je suis obligé de la virer alors qu’elle est bien. J’essaie longtemps de l’intégrer pour que ça ait l’air fluide. Et si je n’y arrive pas, je me résous à l’enlever. Si ça fonctionne sans, c’est que c’était superflu.

L’idée peut revenir dans une autre chanson ?

Généralement non.

Tu insistes toujours pour dire que tes chansons sont intemporelles, mais pas nostalgiques.

La nostalgie, c’est une complaisance pour ce qu’il y avait avant. Il n’y a pas ça dans mes chansons. En plus, je surveille l’âge de mon vocabulaire dans le dictionnaire. Je n’ai pas un goût spécial pour les vieux mots, désuets. Je ne dis pas « naguère ». Dans le « Robert », on vous dit si c’est un « mot vieilli ». Je n’en mets pas. J’utilise des mots contemporains.

On se rencontre dans ce café. Je crois que c’est ton café fétiche ?

Je viens tous les jours ici. J’ai toujours eu ce trait de caractère de laisser traîner mes oreilles et mes yeux. C’est un plaisir pour moi.

Et tu es solitaire ?

Oui. Des gens ne supportent pas de déjeuner seul, ça les angoisse. Moi, ça ne me dérange pas. Je déjeune tous les jours ici, seul. Question d’habitude. Je connais un peu les gens, je dis bonjour. J’observe, je rêvasse.

On dirait que tu cultives un peu l’image de l’éternel adolescent…

Dans l’adolescence, je n’étais pas le même. (rire) Tout ce que j’ai fait depuis m’a énormément changé. Il reste encore des petites choses, mais je ne sais pas lesquelles.

Tes chansons sont peuplées de gens, comme « Dugenou » ou Blaise dans « Saint-Jean du Doigt », qui, sans être des losers, n’ont pas une vie terrible…

J’aime bien désacraliser le chanteur. Chanter ce genre personnage, c’est ça qui m’intéresse. Parce que ce sont les gens que je connais. Et puis, à chaque fois, il y a un peu de moi dedans.

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