Mathias Enard nous déboussole

   Franz Ritter est un musicologue viennois. Il vient d’apprendre qu’il est malade. C’est incurable. En plus il y a le bruit du voisin et de son chien, l’appartement est chargé de souvenirs, comme chez le Des Esseintes de Huysmans, alors Ritter ne trouve pas le sommeil. Nous si.

mathias-enard-boussole   Il est sûrement plaisant, ce musicologue qui connait l’Orient comme ça poche et peut vous parler de Mozart, Beethoven et Lizst comme s’ils les avait croisés backstage à Rock en Seine ou aux Eurockéennes, mais « Boussole » devient page après page une mille feuilles de références culturelles de plus en plus lourdes… avec des villes féeriques, qui font plus rêver que Saint Cloud ou Belfort : Alep, Damas, Jérusalem, etc.

   Ce livre un raffinement verbal de sucre et de miel, comme les pâtisseries orientales : une c’est divin, deux c’est déjà trop, trois c’est l’écœurement assuré. Ritter/Enard écrit et pense comme si le savoir était un gros gâteau qu’il faut accumuler, les portions sont généreuses, une louche de musicologie, supplément archéo et entre la pore et le fromage, vous consulterez bien un vieux grimoire historique ? Ou une petite gravure rare ? Sion, nous avons une correspondance privée entre Balzac et un prince autrichien…

L’accumulation : dans « A rebours », Huysmans en a fait le thème central du roman : Des Essseintes quitte Paris, achète une demeure à quelques lieues de là et le narrateur nous donne dans le détail les livres de sa bibliothèque, les fleurs, les meubles… on est hypnotisé par la langue, comme par un bon joint d’herbe. ici, le narrateur est Ritter lui-même, et sa pipe d’opium nous donne une bonne grosses barre au front.

   L’intérêt de ce Guépard qui n’a jamais réussi à prendre la jolie Sarah dans ses griffes, c’est que comme le prince du film de Visconti, il décrit la fin d’un monde : celui où le savoir avait ses réseaux : colloques, publications à tirage limités, soutenance de thèses, chantiers archéologiques, etc. Aujourd’hui les réseaux sont partout, mais le savoir lui est cruellement dilué.

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Jean-Marc Grosdemouge

Mathias Enard « Boussole », ed. Actes Sud, 2015, pages.

 

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