Stéphane Jourdain "French touch"

french-touch   La « french touch » comme cas d’école : comment un mouvement musical est passé en peu de temps de « furieusement hype » à « totalement ringuard ». Bien sûr, des courants qui sont morts, la musique en traîne un bon paquet derrière elle. Mais la plupart du temps, ces mouvements meurent de leur belle mort : les artistes ont tout dit d’un point de vue créatif, ils ont brûlé leurs cartouches, sont harassés et abandonnent. Il reste, dans les archives, les traces d’une production fulgurante, qui a tout dévasté sur son passage, et l’on célèbre ce mouvement. Rien de tel avec la « french touch » : aujourd’hui, c’est un terme qui fait sourire.

   La touche française ? On pense à David Guetta mixant dans une publicité vant les mérites d’un gel pour cheveux. Quelle avancée depuis le début des années 90 où seules les radios FG et Maxximum avaient de la considération pour la techno, et que nombreux étaient ceux qui pensaient que la musique électronique était un « truc de pédés », ou « un truc de drogués », voire pas du tout de la musique ! Certes, aujourd’hui, personne n’écrirait comme « L’Humanité » en 1993 : « la techno a ses rites, ses chefs et ses croix gammées ». La presse (qui, aujourd’hui, s’en prend plutôt aux gothiques) n’a pas n’a pas besoin de dézinguer le « french touch » : elle s’est très bien dézinguée elle-même. Derrière la profusion de productions (dont il ne restera que quelques disques majeurs à écouter), il n’y a aucune révolution musicale. La « french touch n’a pas de parole (ou alors deux lignes : « ouh-ouh ba-by… I feel right / the music sounds better with you-ou ») donc pas de message. Ses représentants sont des frimeurs, ou des aristos, des bourgeois, des fils de producteurs (Thomas Bangalter est le fils de Daniel Vangarde) et ont fait des études poussées.

   Le terme « french touch » est un fourre-tout : on y inclut le duo versaillais Air que d’aucuns considèrent dans ce livre (et nous avec) comme un groupe de folk music. Au fond, pour le dire vite, la « french touch » est juste un sous-courant de la musique électronique dont les représentants ont été marqués par un courant authentique (la culture des raves) pour le dévoyer en une musique vendeuse. Cela rappelle en tout point les yéyés des années 60, fascinés par les rockers américains et qui les singeaient dans des parodies de rock « à la française ». Les « idoles » de « Salut les copains » se recrutaient elles aussi dans les beaux quartiers : Frank Alamo est fils du patron de Grundig et Hugues Auffray est né à Neuilly.

   La french touch, c’est le « yé yé » des années 90. Sauf que -allez savoir pourquoi- cette parodie-là a dépassé les frontières hexagonales. Et l’on s’est mis à aimer les petits frenchys « over the world – over the wo-orld ». En fait, l’apport majeur de ce livre est de montrer comment derrière la « french touch » se cache une histoire de réseau. Ce que montre Stéphane Jourdain, c’est que la plupart de ses acteurs (musiciens, managers, vendeurs de disques, patrons de labels) étaient interconnectés. Tel vendeur de disques, qui, le soir venu, bidouille sur ses machines, a pour ami untel qui connait machin… ça peut faire une hype, faire du fric, mais faire école pour longtemps, difficile.

   La « french touch » ou comment une musique fortement inspirée par Mo’Wax et qui rêve de remettre la France au coeur de l’échiquier musical comme au « bon vieux temps » du disco (Daniel Vangarde, le papa de Bangalter, a importé Ottawan chez nous), se perd très vite dans les méandre du marketing (illustration sonore de pubs, DJ payés des fortunes pour mixer) et a vite perdu de sa sève créatrice. Pour preuve le succès de Mr Oizo et de son « Flat beat », lancé par une marionnette jaune dans une pub Levi’s, et premier tube du label F Com. Empocher des millions avec un titre au son un peu « sale » a dû surprendre Laurent Garnier et Eric Morand, patrons d’un label dont la ligne esthétique est celle d’une house classe.

   Non, vraiment, en se plongeant dans l’histoire ce la « french touch », on ne voit pas trop quoi retenir de ce mouvement si ce n’est que les disques « Pansoul » de Motorbass, « Superdiscount » d’Etienne de Crecy, ou « Homework » de Daft Punk sont de bons disques. Mais d’un point de vue de l’apport artistique, Bob Sinclar et ses tenues chic, le dandy Dimitri From Paris et consorts ne boxent décidément pas dans la même catégorie que des monstres sacrés de la création comme Prince, Ian Curtis, Robert Smith ou même Michael Jackson. Que pourrait-on fonder sur la « french touch » sinon des regrets ? Néanmoins, chapeau à ceux qui ont pu construire leur piscine sur la vente de quelques disques aux idées pauvres mais bien empaquetés par les gens en costard du marketing.

**

Jean-Marc Grosdemouge

Stéphane Jourdain « French touch », 2005, Ed. Castor Music, 190 pages.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *